XVI

Norska, à travers l’échancrure

 

 

 

 

— Arrête Golgoth ! Arrête-toi !

— Y a plus de pitons, tu vois bien ! Ça peut pas être là !

 

π Golgoth ne répond rien. Il lève la tête vers le haut de la paroi.

— La face est à l’ombre depuis trois heures maintenant. Il a plu dessus et ça a regelé ! Regarde la roche, puteborgne ! C’est complètement verglacé ! Il faut redescendre avant que la nuit tombe.

— Jusqu’où tu veux descendre ? me coupe Erg.

— Jusqu’au névé !

— Tu débloques Pietro ou quoi ? À dix-huit et avec trois cordes ? On n’y sera jamais avant la nuit !

— Nous n’avons plus le choix ! Nous ne pouvons pas dormir ici.

— Si. On peut.

Erg referme la visière de son casque et me tourne brutalement le dos. Il passe la corde dans son huit et le huit dans le mousqueton de son harnais. Il s’approche de la fissure et y glisse un coinceur. Il le teste puis s’arrime dessus.

— Tu peux y aller, Goth ! Feskatt Ter ! Je n’insiste même pas. Je laisse filer. Je n’ai plus l’énergie de m’énerver. La vire où nous nous tenons fait moins de deux mètres. Sur dix de large. Elle n’est qu’un balcon sans rambarde sur le vide. Dessous, je ne cherche plus à regarder. Peut-être deux cents, trois cents mètres jusqu’à la pente du névé. D’à-pic. Coupé de rares ressauts, trop courts pour un quelconque bivouac. J’ai du mal à détordre mes quadriceps. Je n’imagine pas ce que ça peut être pour les filles, pour les autres. Steppe assure Aoi. Enfin : il la hisse plus qu’il ne l’assure depuis une heure. Talweg a calé ses crampons dans la neige durcissante, et avec Firost ils remontent Alme à la force des bras. Ça y est, elles sortent toutes deux du surplomb. Elles prennent pied sur la vire et ne s’assoient pas : elles s’écroulent. Ni merci à la bouche, ni question. Elles sont au-delà : dans la survie. D’un geste mécanique, je secoue le grésil qui ruisselle de la paroi. Je frappe mon casque du poing pour briser la croûte de givre. À nouveau, Golgoth a décidé d’ouvrir en tête. Il n’a pas été relayé depuis six, ou huit, ou dix longueurs ? Arval a protesté, puis Firost, puis Erg. Caracole s’est proposé au début. « Ça va les singes, gardez votre gniaque pour la suite » a répondu Golgoth. Quelle suite ? Il s’épuise par orgueil, pour prouver quoi ? Absurde…

— Erg, tu devrais le relayer… Erg fait semblant de n’avoir pas entendu. Il a les yeux rivés sur Golgoth qui vient de s’élever de deux mètres. Il le soutient à bout de voix :

— Feskatt Ter ! Suis la fissure ! Tu vas finir par trouver un piton. Encore quatre ou cinq mètres et tu devrais en voir un ! Ils ont pas pu passer ailleurs !

— Bernak ! C’est lisse comme un cul de bouteille !

— T’as trente mètres au pire à faire jusqu’au ressaut. Là-haut, on pourra se poser pour la nuit !

— Ouais…

— Çavek ?

— Yak…

— Tu veux que je te relaie ?

— …

— Hé Goth !? Ter chomi ?

— Çavek…

 

) Se hissant comme il peut, mains et pieds dans la fissure verticale, sa seule échappée vers le haut, Golgoth progresse avec la plus voyante difficulté. À chaque enchaînement, le vent glacial qui filtre du sommet nous porte aux oreilles, à travers l’épaisseur du casque de cuir, le tac des mousquetons qui cliquettent sur ses hanches et ce frétillement d’acier sans voix, privé des jurons et des borborygmes de Golgoth, dit assez sa peur et la tétanie taquinante qui envahit ses muscles. Il y a, de minute en minute, un ou deux signes francs, une alerte – au tremblement du mollet d’abord, lors d’une série d’appuis périlleux sur les seules pointes avant, puis les bras, soumis depuis trop d’heures à des tractions à bout de doigts sur des réglettes si ténues que les tendons payent maintenant le prix de l’effort soutenu. Péniblement, Golgoth s’est tout de même soulevé, je ne vois pas d’autre mot, à une dizaine de mètres au-dessus de la vire, gêné par cette neige fine comme une eau qui lui coule dans les manches et sur le visage. Il arrive à présent au point le plus critique de cette portion de paroi : un impressionnant dévers que coiffe un surplomb gorgé de neige fondue qui a regelé, formant calotte. Là où il se trouve, la roche noire brille, gluante de glace.

— Piton ! rauque-t-il soudain. Y a un piton ! Là !

— Mousquetonne ! Mousquetonne de suite !

— Yak…

Golgoth coince, tant bien que mal, son pied et son coude gauche dans la fissure. Sous une rafale, la corde oscille en grands S derrière lui et il ballotte un peu, ce qui trahit, mieux que tout signe, son extrême fatigue physique.

— Piton pris dans la glace… Plask ! crie-t-il d’une voix détimbrée.

— Piton pris dans la glace… Plask ! crie-t-il d’une voix détimbrée.

D’un regard, Erg cherche Firost sur la vire et lui intime de s’approcher. À mi-voix, il lui dit d’empoigner, derrière lui, la corde d’assurance et de se tenir prêt.

— Il va tomber.

— Arrête tes conneries, macaque !

— Dès qu’il ripe, tu réfléchis pas : tu avales une longueur de corde. Chaque mètre que tu avaleras raccourcira sa chute ! Tu m’as compris ?

— Évidemment ! Mais il tombera pas ! C’est le Goth, merde ! Il sait ce qu’il fait !

Puis Erg s’adresse à nouveau à Golgoth, sur un ton qui se veut chaleureux et tranquille – je suis terrorisé.

— Dégage le piton au piolet et passe une dégaine dedans !

Sur un souffle, Golgoth retire sa main droite de la fissure et cherche, à tâtons, dans son dos, le mousqueton qui libère le piolet. Il ne parvient qu’à ouvrir deux dégaines qui dégringolent en tintant le long de la paroi et s’enfoncent dans la neige. Pietro les ramasse. Renonçant à insister, Golgoth rapproche son buste de la paroi et à coups de casque, utilisant le triangle d’impact vissé au front, il se met à frapper le piton, une fois, deux fois…

— Encore ! encourage Firost. Tu vas y arriver !

— Tiens bon !

La tête de Golgoth s’abat une nouvelle fois – un fracas de bec sur une vitre. Encore une fois. Encore. Son bras droit tremble, convulsivement, dangereusement, et je me surprends à compter les mètres – dix, onze, douze – je jette un œil vers le précipice, j’ai du froid qui me rentre dans la gorge par goulées – « tiens bon, le Goth, tiens le coup ! » – mais bientôt, le spasme de la crampe fut indiscutable. Il se répercuta en un frisson sur l’ensemble du corps…

— Jette-toi ! cria Erg.

Golgoth avait déjà lâché prise. D’un ultime réflexe, il se projeta en arrière de la paroi d’un coup de pied – et de reins, désespéré – et il accepta l’inévitable. Apprécier la durée d’une chute est un exercice impossible et la mémoire, à ces sujets, ne produit jamais qu’une reconstitution au ralenti. En vérité, je crois qu’elle fut si rapide que personne n’eut le temps de chercher à s’écarter du tronc de chair et de vêtements qui tomba sur nous. Golgoth vint frapper, toutes fibres tendues, la croupe qui ourlait l’à-pic. Sous l’impact, son corps se tassa en boule et rebondit sur le matelas de neige avant de ricocher vers le vide.

 

π Je regarde le coinceur. Je regarde Erg. Firost. La corde. Tout a tenu – bon. Golgoth m’est passé à un mètre. Il est arrivé si vite. Je n’ai pas le courage. Pas le courage de me pencher. D’aller voir ce qu’il… Ce qui pend au bout… Firost a retiré son casque. Il regarde Erg, effondré. Il a tenu la corde, oui. Mais il n’a pas eu le réflexe d’avaler pendant la chute. « Va voir ! » lui jette Erg. Il a encaissé le poids à hauteur de harnais. Le mouvement de balancier l’a projeté contre la roche. Il s’est talé l’épaule. Il a les reins brisés et grimace. La corde lui a raclé la cuisse et les mains comme un câble. « Va voir » répète-t-il.

— Golgoth !

C’est Talweg qui appelle.

— Golgoth !

Arval a lancé la corde de rappel. Il n’attend pas d’ordre. Celui qui lui en donne depuis trente-cinq ans gît à son aplomb. Alors il y va.

— Arval, tu le vois ? demande Oroshi, d’une voix blanche.

— Yak !

— Comment… Comment il est ?

— Tout mou, Osh-Osh ! Pas bien !

— Il est vivant ?

— …

— Erg va le remonter ! Empêche-le de penduler si tu peux !

— Alme ! Silamphre a été touché ! (dit l’autoursier).

— Qui ?

— Silamphre !

— Oui, quoi ?

— Il a pris un coup de piolet dans le crâne. Le piolet de Golgoth. Il s’est évanoui ! Ça a l’air grave !

 

) Sur la vire, nous vivons une sorte d’hystérésis, de panique au ralenti. Des cris inaudibles sortent des passe-montagnes, s’extirpent des casques, des ordres jetés en l’air se fondent au frimas qui descend lentement du sommet. Les actes qui devraient y correspondre ont une consistance poudreuse et décalée. La catastrophe est si évidente que tout en moi refuse, refuse obstinément, de l’intégrer. Puis l’écluse lâche et ça déferle entier. Si au bout de cette corde, nous sommes en train de remonter un cadavre, la 34e Horde est morte, je le sais. Je le sais comme chacun ici le sait, comme chaque visage nu, casque à la main, égaré, abruti, le montre, comme les gestes hachés de Firost et son effroi fixe, sa culpabilité énorme le surexpose. Erg ni Firost ni quiconque ne sera jamais un traceur de la trempe de Golgoth, jamais. Je ne sais même pas si je serais là aujourd’hui sans son charisme, sa hargne portante, si Pietro y serait, si l’on se serait engagés depuis seize jours maintenant au cœur de Norska après ces salves ininterrompues d’avertissements contraires, à Camp Bòban, ces récits sobres, mais atroces, de nos parents, cette mort glaciale qu’ils ont vécue avant nous et qui nous prend maintenant notre traceur. Talweg le détache et l’allonge dans une couverture ; Oroshi lui parle, se penche sur son visage pour s’assurer de sa respiration, soulève sa tête et libère sa gorge. Un liquide s’écoule aux commissures. Elle le met en position latérale de sécurité, ouvre sa veste en peau et descend sa main sur le cœur. Il y a un éclair sur sa figure crispée, une grimace qui se découd, qui échancre le tissu de frayeur :

— Son cœur bat correctement.

 

π Alme s’est détachée de Silamphre et s’approche à présent. Elle extrait des caillots de la bouche de Golgoth. Elle tâte les os, tout le long des quatre membres. Elle repère les contusions et les plaies, en mesure l’ampleur. Enfin, elle ose retirer le casque. Avec délicatesse. Du sang glue à l’arrière de la tête. Elle prend un peu de neige et nettoie. Elle a l’air épuisée, elle tremble. Nous sommes agglutinés au chevet de Golgoth, nous la gênons. Le verdict tombe :

— Il a perdu connaissance. À première vue, rien n’est cassé. Il faut éviter qu’il s’étouffe. Sa tête a touché mais je crois qu’il a eu une chance énorme de rebondir sur la neige, ça a amorti le choc. Par contre, pour Silamphre…

— Qu’est-ce qu’il a ? susurre Aoi.

— Apparemment, il a pris le piolet de Golgoth de plein fouet, dans la chute. Il perd du sang par le nez et les oreilles. Ça signifie qu’il a un traumatisme crânien.

— Il peut s’en sortir ?

— Si le traumatisme est léger, peut-être. Mais il faut le ramener à Camp Bòban si on veut le sauver. Et le plus vite possible.

— La nuit tombe, Alme. Il faut installer d’urgence la tente. Je ne sais même pas si on va tenir à dix-huit sur cette plate-forme. On a trois blessés avec Erg et tout le monde est à la rupture. Je propose qu’on prenne cette décision demain. L’urgence, c’est de rester en vie et de les mettre au chaud pour la nuit.

 

x Personne ne discute mes paroles. D’aussi loin que le regard porte, les pentes bleuissent, l’ombre s’étend sur la moraine où nous marchions encore ce matin. Seuls les pics et les crêtes accrochent encore la lumière. Et si Golgoth ne se réveillait plus ? Alme sort ses fioles pour le ranimer pendant que Talweg mesure la largeur de la vire et calcule les couchages :

— On ne tiendra pas à dix-huit. Quinze ou seize, c’est le maximum.

— Comment on va faire ?

— Il faut que deux personnes se dévouent pour dormir dehors dans les hamacs. On va pitonner dans la fissure et les suspendre. Avec les surduvets en peau de yack, ça devrait être supportable. En espérant que le vent reste tranquille… Sinon…

— Sinon ?

— Sinon nous aurons deux morts de plus.

 

) La frontière entre l’humour noir et la vérité blanche devenait indécidable. Étroite était la vire, si proche le vide, la fatigue et l’abattement tellement massifs que l’installation de la tente fut un cauchemar de lenteur et d’approximation, personne ne savant quoi faire ni comment, chacun s’en remettant aux autres, se collant à la paroi amont, maladroit, plié à l’écart, incapable d’être utile… Les rares gestes efficaces venaient d’Oroshi et de Horst ; Pietro soufflait, à genoux dans la neige ; Firost et Darbon ne quittaient pas Golgoth ; Erg se remettait les vertèbres et bandait sa cuisse éraflée ; Arval claquait des dents en lovant les cordes. Au centre, Aoi, Coriolis et Larco, Tourse je crois aussi, d’autres mottes avec eux, je n’arrivais pas à les dissocier, gisaient allongés dans la neige, à la limite de la conscience, sans même le réflexe d’aider ou d’allumer un globe pour se réchauffer.

J’essayais, pour ma part, de suivre les indications d’Oroshi, de rester lié à tous, clairvoyant autant que possible et je repensais, en boucle, à mon père, je reformais en les distordant les phrases qu’il m’avait assénées jusqu’à la mémorisation pendant ces deux mois : « Le plus difficile, tu verras, c’est quand ça devient si absurde que tout le monde perd sa lucidité. Essaie, toi, de toujours te distancier, au moins mentalement, de ta fatigue. Essaie de garder cette chose précieuse, que Matsukaze appelle le discernement, reste présent mais recule dans un coin de ta tête, à ces moments-là. Ne te laisse pas contaminer par ton corps. Si tu y parviens, tu survivras. Enfin, rien n’est plus facile à dire que quand on est là, assis dans notre fauteuil, frais et dispos. Quand tu touches le fond de l’épuisement, que la machine suit plus, Sov, c’est autre chose. Le plus dur, ce sont les morts. Personne n’a la carrure pour supporter de voir mourir, personne crois-moi. Un mort, c’est pire que le pire des furvents, c’est pire que la septième forme. Ça te détruit à l’intérieur, ça tue une partie de toi, ça tue l’espoir, ça rend tout vain. On n’a pas su dépasser le choc de nos morts à répétition. On n’a pas su. C’est pour ça qu’on a fini là, à Camp Bòban. C’est pour ça qu’on a échoué. Si vous êtes prêt à voir mourir cinq, dix, quinze hordiers, à perdre même votre Golgoth et à continuer quand même, alors vous passerez. En tout cas, vous aurez une chance. Ne me demande pas si ça vaut la peine, hein, Sov. Ne me demande rien. Je ne sais pas. Je n’ai jamais su répondre à cette question, ni à huit ans ni à quarante, ni aujourd’hui à soixante-dix ans. »

 

π La tente a été dressée, arrimée et pitonnée en huit points. Aoi a allumé le réchaud à huile. La neige fond. Interminablement. Assis, je touche la toile de ma tête. Assis, on tient à dix-huit, mais pas couchés. Steppe s’est dévoué pour dormir dehors, malgré l’imploration d’Aoi. Et puis Talweg. Je les bénis. Je suis carbonisé. Golgoth gît toujours inconscient. Silamphre somnole et parle un peu mais il continue à vomir et à perdre du sang, goutte après goutte, par les oreilles. Alme s’est endormie sur lui sans être capable d’arrêter les vomissements. Elle dort pliée en deux, tordue.

 

 … Je ressens la chaleur enveloppante alentour, le cocon de toile doublée à la fourrure d’ovibos, la chaleur et le silence, le bourdonnant silence… Du dehors filtrent encore le sifflement des rafales et ce vent coulis, glissant à fleur de sol, qui me tient éveillé… Un sérac gigantesque s’effondre au loin dans un fracas sourd décroissant… Le brusque regel qui annonce la nuit détache une mitraille de cailloux dans un couloir tout proche… Ce son sec de cavalcade, j’en fais une ligne de batterie et de percussions minérales voulues… Tant que je peux composer avec le bruit du monde… tant que j’entendrai les avalanches faire vibrer les nappes d’air… tant que j’aurai la force d’écouter la musique… Comme dans ce conte fabuleux de Caracole où tout commençait, tout naissait du son – le vent, l’air, ne sont qu’un son, un sang actif, un son mobile, un sang épais qui pousse et qui s’épand, un son…

 

π Mon esprit file vers Camp Bòban. Vers mon père. Vers le sourire si plein de ma mère, là-bas. Je sais qu’ils n’espèrent qu’une chose : que nous renoncions avant qu’il ne soit trop tard. Eux ont tenu un mois. Plus trois semaines pour le retour. Nous ne faisons que suivre jusqu’à maintenant leur trace. Leurs conseils. On ne s’en sort pas si mal. On ne s’en sortait pas si mal jusqu’à ce soir. Mais cette paroi… Jamais je n’avais escaladé une paroi aussi engagée. La peur a usé la moitié de mon énergie. La peur de tomber, de faire tomber les autres. Les traversées de vires où l’on s’encorde sans s’arrimer sont les pires. L’habitude du vide, qui l’a ? À part Arval et Caracole qui sont naturellement agiles, à part Erg qui a la puissance et l’adresse, nous ne sommes pas des grimpeurs. Nous avons appris, oui. Golgoth grimpe en force, au courage. Mais son rapport poids-puissance est défavorable. Il a été au bout de ses capacités. Et voilà… Son visage tanné ressemble à un bronze sous la lanterne. Si je croyais à quelque chose, je prierais pour lui… Je ne crois à rien. À l’Extrême-Amont ? Sans doute, peut-être encore un peu. Toutefois, même si je n’y croyais pas, je serais ici ce soir. Au milieu de cette paroi. Avec la horde. C’est ma seule certitude. Ce n’est pas l’Extrême-Amont qui me tire. Ce sont eux : nous. Je crois, comme Sov, que notre grandeur, notre vraie noblesse, elle tient dans le volume de cette tente. Qu’importe où nous allons, honnêtement. Je ne le cache pas. De moins en moins. Qu’importe ce qu’il y a au bout. Ce qui vaut, ce qui restera n’est pas le nombre de cols de haute altitude que nous passerons vivants. N’est pas l’emplacement où nous finirons par planter notre oriflamme, au milieu d’un champ de neige ou au sommet d’un dernier pic dont on ne pourra plus jamais redescendre. N’est plus de savoir combien de kilomètres en amont du drapeau de nos parents nous nous écroulerons ! Je m’en fiche ! Ce qui restera est une certaine qualité d’amitié, architecturée par l’estime. Et brodée des quelques rires, des quelques éclats de courage ou de génie qu’on aura su s’offrir les uns les autres. Pour tout ça, les filles et les gars, je vous dis merci. Merci.

— Pour cette petite veillée à la fraîche, frères d’âmes, j’aurais espéré public plus alerte, mais quoi ? Les bons contes font les bons amis, à bon chat bon rat, qui dort dîne et advienne que pourrave ! Comme vous le constaterez par vous-mêmes, notre auditoire se clairsème, certains préfèrent feindre une mauvaise chute pour roupiller, un autre allègue un piolet volant, violine entente pour se boucher les oreilles, d’aucuns évoquent la saine fatigue du grand air, plusieurs encore ronflent et se dégonflent… Soit !

 

) Par son débit, rapide, par son timbre, percutant et clair, par son phrasé, leste et fluide, Caracole m’a tiré de ma torpeur. Je me redresse sur un coude et remarque que la casserole bout sous les yeux fermés d’Aoi, si bien que je l’empoigne, et remplit, et passe, l’un après l’autre, les bols fumants de soupe aux rares hordiers qui n’ont pas sombré. J’allonge doucement Aoi contre Steppe qui se ressource avant la nuit polaire qui l’attend. Et lapant la soupe trop chaude que j’enrichis de farine d’orge, j’écoute notre troubadour qui, tout fourbu qu’il est, trouve encore en bouche le souffle de nous distraire – faute aussi d’avoir pu, depuis deux jours, rien conter de probant, et trop heureux de pouvoir, une fois encore, en pareil état d’éreintement, nous prendre à contre-pied. C’est réussi :

— Alors pour qui sonne la glace ? vous demandez-vous. Golgothe s’en sortira-t-elle ? Silamphre a-t-il besoin de camphre, le grand Erg est-il donc aussi solide qu’un iceberg ? Oracle, que neige, que neige, que n’ai-je point prévu ces chutes impromptues ? Devin et voyant, augure ou prophète, passeur d’avenir et lanceur de pistes, ainsi me lisez-vous – à raison car à vrai dire je suis aussi aéromancien et vous vous dites que j’ai vu, peut-être, qui sait ? un fragment du futur, futile, qui nous attend – fut-il le futur furtif qui se faufile sans forcément s’annoncer ? Fiente ! Et j’en plaisanterais ? Nenni ! Puisque vous me pressez, je le sens, d’en dire davantage, de faire mieux, d’aller au-delà du fatras de mots fats dont je me drape – haut, alors oui : demain sera… demain sera…

— Abrège… Caracole se tourne vers Larco dont a jailli l’invite lasse. Il somnole, blotti contre Coriolis dont il essaie de réchauffer les mains en les fourrant sous l’épaisseur de ses vêtements, contre son torse. Sous la réplique, notre troubadour bifurque. Il change de ton du tout au tout et confie à mi-voix, avec une sobriété chez lui souvent équivoque ou piégeante :

— J’arrive au bout, comme beaucoup d’entre vous. Il se passe des choses en moi qu’il me serait longo-longuet de vous expliquer. Le blanc, ce blanc en larges aplats me tarit. J’ai soif de couleurs fauves, de rouge vif, de jaune d’œuf, d’orange en feu, SOIF ! Ici on avance dans l’univers, le blanchiment du monde, et Caca a besoin du Divers polymorphe, sinon vous le connaissez le bougre ? Il s’éteint et lanterne, il coagule de la globule… Vous me suivez ?

— Un peu, continue…

— Point moi savoir pourquoi – mais plus je décline, plus mes visions sont fréquentes, plus j’intercepte boucles et pelotes de vent. Il en sort tellement de vous tous, de plus en plus, par flopées, ça fuit par vos pores, ça expire de vos gorges… Si vous saviez ! Quand vous toussez, quand vous crachez, sans arrêt, quand vous parlez – tout le long de la paroi cet après-midi, tout le long des pelotes qui flottaient, qui se débobinaient du bord de vos lèvres avec des nœuds d’air bien compacts ou des broutilles vite déliées, mais vivantes, actives…

— Et alors ?

— Alors je ne peux pas m’empêcher de les avaler… J’en ai besoin. Ça me fait du bien, ça me redonne du jus !

— Y a pas de mal, Caracole. Tu absorbes des lambeaux de vif, des lambeaux qui nous échappent dans l’effort. Tant mieux s’ils te nourrissent, si ça t’aide à tenir, suggère Oroshi.

— Le problème, maîtresse, est que ces lambeaux et ces pelotes, elles sont chargées…

— Chargées ?

— Chargées de… vos devenirs. Elles portent une charge affective, une polarité d’avenir qui vous échappe. La plupart tournent sur elles-mêmes un peu comme des roues – des roues voilà, qui seraient sorties de leur essieu et qui continueraient à rouler à côté du char à voile ! Je ne vois rien du char mais je peux deviner où il va, juste en suivant la direction des roues…

— À part qu’il existe des dizaines de roues, n’est-ce pas ? (réagit Oroshi, la seule encore alerte). Et qui doivent partir dans toutes les directions…

— Parfois, c’est comme si les roues préexistaient au vélichar : elles roulent pour elles-mêmes dans le vide, elles vagabondent. Tu ne les situes pas puisqu’elles sont faites de vent, pourtant tu avances, vous vous baladez avec votre char, votre char-pente, au jugé. Eh hop tu entres au voisinage d’un jeu de roues et ton char part tout seul, il file, pris dans un devenir qui n’était jusque-là qu’en latence…

— Pfffuitt… Ça ne doit pas être toujours drôle d’être Caracole… lâche Larco, mi-figue mi-raisin.

— Est-ce que tu devines pourquoi nous expulsons autant de brins de vif ici, dans Norska ? Et pourquoi tu les perçois de mieux en mieux ? demande Oroshi, en automatique.

— Pas vraiment vraiment… Et toi ?

— J’imagine qu’on se purifie, qu’on abandonne certains devenirs pour se recentrer sur notre quête intime, afin de survivre. Ce serait assez logique.

— Et pour moi ? Pourquoi je perçois toutes ces roues ? Tu les vois, toi ?

— Certaines. Celles de Sov, celles de Golgoth et d’Erg. Celles de Steppe. Les plus nettes…

Oroshi change de position pour soulager ses muscles. Elle hésite à poursuivre, me jette un regard et baisse la tête vers la lanterne, dont elle règle le débit de la flamme, qui hoquète. Les rafales s’accentuent à l’extérieur. Talweg s’est résolu à sortir pour pitonner les hamacs avant que la nuit ne soit totale.

— Est-ce que tu as déjà vu ton propre avenir, Caracole ? se décide finalement Oroshi.

Caracole se redresse, il est surpris par la question. Sous la chaleur croissante qui s’élève dans le cocon, ses cheveux bouclent à vue d’œil et quelques gouttes glissent sur sa barbe récente. Il enlève sa pelisse d’isatis, comme s’il voulait nous montrer qu’en dessous, il porte toujours son éternel maillot d’Arlequin, auquel il a d’ailleurs ajouté, en surcouture, à Camp Bòban, une dizaine de bouts de tissus pris sur les vêtements de nos parents et de quelques mômes. Il observe un silence absent puis :

— Oui, j’ai vu mon avenir. (…) Il sera bref.

— Quand penses-tu mourir ? poursuit Oroshi d’une voix sereine.

— Je mourrai quand il n’y aura plus de couleur.

— Même plus sur ton maillot ? essaie-je de plaisanter.

— Ce maillot me survivra, Sov. Et c’est toi qui le porteras. Sache-le déjà et toujours.

J’explosai :

— J’en ai marre de tes oracles ! Marre, Carac ! Je me fous de ce qui te survivra ! Je ne veux pas que tu crèves ! Et tant que je serai là, tu crèveras pas ! C’est clair ? C’est ma vision ! Et le jour où il n’y aura plus de couleur nulle part, où tout sera blanc sur la terre comme au ciel, je me trancherai une veine pour que tu puisses encore voir du rouge ! Tu captes ?

J’étais à bout de nerfs et Caracole le sentit. Il me regarda plusieurs secondes éberlué par ce que j’avais dit et ses yeux se mirent à briller, j’étais moi-même ému, Oroshi ne savait plus quoi dire.

— Nous allons tous survivre, calmez-vous. Nous sauverons Golgoth et nous sauverons Silamphre. Ils vont s’en sortir. Erg a amorti la chute de Golgoth en laissant filer la corde. Il a ruiné ses gants mais il lui a sans doute sauvé la vie.

 

‹› Steppe ouvrit la tente et il se retourna au moment de sortir, pour nous regarder tous, très longuement, pour me dévisager, moi, encore et encore. Il sortait, il fallait sortir, on ne tenait pas, on ne tenait pas tous, à cause des sacs, du tas de crampons et on ne pouvait pas prendre le risque d’étouffer Golgoth ou Silamphre, hein, oui, on ne peut pas, petite source, m’avait-il demandé pour avoir mon assentiment, afin qu’il puisse sortir le cœur léger, avec mon sourire en lui, c’était tout, tout ce que je pouvais encore lui offrir, ce sourire et mon amour, cette peau pour le protéger par-dessous l’épaisseur de laine d’ovibos et de renard polaire qu’il allait s’enrouler autour du corps, dedans le duvet fourré, plus le bonnet en hermine et la chapka de loutre, tous ces animaux avec lui, un bon présage.

Depuis huit jours, je n’en parle pas aux autres, même plus à Alme ni à Oroshi, plus rien à propos de Steppe. Ça a commencé très tôt, dès le premier crivetz qui nous a vraiment mis au supplice, sur le plateau de Löfn. Ses transformations. Ce soir-là, avant de se glisser dans notre duvet jumelable, Steppe a refusé de se déshabiller. Il a prétendu qu’il avait froid. Il n’a jamais froid le lynxeau, je le sais, il m’épate toujours ! J’ai commencé à pouffer, à approcher ma main sous son maillot, il l’a retirée. Je n’ai pas voulu insister. Au seuil du sommeil, je me suis pelotonnée contre lui et alors j’ai senti, au toucher, à l’odeur. Au goût dans le cou. Ça sentait le bois frais. J’ai effleuré son dos comme j’aurais caressé un tronc, c’était solide à figer le sang, massif, mes doigts s’enfonçaient à peine. Et tiède comme un manche de cuillère. Sa peau avait une consistance de papier épais et râpeux, qui m’empêcha de continuer. Le souffle suspendu, j’allumai la lanterne et je soulevai son maillot à la naissance du dos. Il était d’un blanc crémeux, tavelé de traits bruns. Bouleau. Il entrait en transition végétale, le chrone avait fini par gagner son combat…

— Tu as compris ? murmura-t-il alors.

J’avais déjà mouché la flamme, j’eus un sursaut, à l’entendre.

— Je crois, oui.

— Serre-toi contre moi… Serre-moi fort petite source, très très fort…

Je ne sens plus tes mains, je ne sens plus ta chaleur… Je ne sens plus rien… Il se retourna vers moi et ses tétons m’écorchèrent les seins. Je remontai mes mains vers sa nuque, vers son visage, il était encore chaud et souple, ses joues étaient humides, il pleurait avec douceur.

— Je pars, Aoi. Je pars… Tu comprends ?

— …

— Tu m’aimeras encore si je deviens… ?

— …

— Tu m’aimes encore ?

— Oui.

Intacte est demeurée sa voix et presque intactes ses mains. D’une nuit sur l’autre, les ongles se sont effilés jusqu’à devenir déchirables, des nœuds ont durci à la pliure des phalanges mais la souplesse est restée. L’écorce blanche a fini par faire le tour de sa nuque et lui est remontée sous le visage ; certains l’ont remarqué, d’autres ont fait semblant de ne pas… Il n’y a rien à dire de toute façon n’est-ce pas ? Et si peu à faire. « L’instinct de survie décide » dit Oroshi. « Le végétal prend le pas sur sa partie humaine à cause des conditions extrêmes : un bouleau résiste à moins quarante, pas la chair… Le corps a arbitré la symbiose » ; « Pourvu qu’il arrive à équilibrer les deux puissances en lui, pourvu… » Oui, pourvu… Il s’est désigné ce soir parce qu’il sait qu’il tiendra mieux au froid qu’aucun de nous ici. La journée, puisqu’il bouge, le sang circule bien et le charnu regagne en lui à tel point que chaque soir, c’est stupide, je m’accroche à l’espoir qu’il pourrait redevenir comme avant, je me dis… Mais la nuit… La nuit, l’arbrification profite de l’immobilité des membres et il a un mal fou à se mettre debout le matin, ça s’aggrave. Les genoux, son bassin, sa nuque sont si rigides que je dois le masser de toutes mes forces. Je triture Steppe à m’en tordre les mains, je l’oblige à se plier, à faire craquer les articulations soudées, à se décoller une par une les vertèbres mais je ne peux plus grand-chose contre les fibres végétales qui s’insinuent dans sa masse musculaire. Autant que je peux, je lui active le sang afin de chasser la sève qui monte dans la colonne, je me bats pour lui, mais lui ne se bat plus, il se laisse coloniser, je ne sais même plus ce qu’il veut, il est attiré, « je n’ai plus peur, j’ai presque envie petite source, c’est tellement serein de l’autre côté, tellement plein… »

— Ça s’est arrêté de saigner pendant la nuit. Silamphre a un caillot coagulé contre le tympan. Mais il est incapable de continuer. Il a de sérieux vertiges, même assis.

— Et si on reste ici une journée de plus ?

— C’est trop dangereux. Dès que le soleil va chauffer la paroi, des avalanches vont se déclencher, les pierres vont commencer à tomber. Il faudra être sorti de la goulotte que tu vois là-haut, au plus tard deux heures après les premiers rayons…

— Et Golgoth ?

— Il a ronflé cette nuit, mais il est toujours inconscient. Je crains le pire.

— Quelqu’un est allé réveiller Talweg et Steppe ?

— J’y vais.

 

x Le hamac de Steppe était vide. Un instant, je crus qu’il avait basculé dans le précipice pendant la nuit. La vérité était pire : dans le hamac, la neige recouvrait un tas de peaux d’ovibos et de vêtements ; il avait dû quitter lui-même le hamac et s’être déshabillé. La suite n’était pas difficile à anticiper. Je levai la tête et je le vis, au pied du dièdre, logé dans la fissure. Le tronc faisait son mètre quatre-vingts et les deux seules branches, terminées par cinq rameaux nus, avaient chacune la taille d’un bras. Cet arbre n’existait pas hier soir – il n’y avait aucun doute possible.

— Je ne le laisserai pas là.

 

) La voix d’Aoi ne flotte pas et elle n’appelle pas de contre-arguments : elle cloue une certitude absolue. Oroshi, pas plus que quiconque, n’essaiera de s’y opposer, ni même de suggérer une alternative, bien que l’arbre, à l’évidence, soit si solidement enraciné dans la fissure qu’il paraît impossible de l’arracher pour l’emporter, sauf à l’entailler au piolet, ce qu’aucun de nous n’ose imaginer. Dépassés par l’événement, nous regardons Aoi prendre la décision qu’elle seule peut prendre. Elle escalade le mètre de fissure, s’approche de l’arbre et lui murmure des caresses inaudibles. Puis elle empoigne son piolet et choisit le bras gauche. Des copeaux indéfinissables de chair giclent sous la cognée du piolet et un liquide clair poisse le long du tronc, mais Aoi préfère ne pas regarder : lorsque la branche cède, elle la glisse, satisfaite, dans son sac à dos et redescend jusqu’à nous. Les cheveux détachés, Oroshi a de la peine à articuler l’inévitable :

— Tu vas… redescendre à Camp Bòban… c’est ça ?

— Oui. Il n’y a que là-bas que je pourrai le sauver.

— Qu’est-ce que tu… comptes faire ?

— Je vais le bouturer et le replanter dans notre jardin, près de la cabane où naîtra notre enfant.

— Tu attends un…

— Oui.

 

x Une joie chaotique me prend au ventre. J’aimerais tellement lui dire qu’elle a raison, que je l’envie. Ce qui sort de moi est dérisoire :

— Tu sais que tu renonces à l’Extrême-Amont si tu repars au campement. On ne pourra pas t’attendre… On doit aller au bout… Ne te décide pas sur un coup de tête !

— Je sais, grande sœur. Je ne verrai jamais l’Extrême-Amont. Mais j’aurais été au bout de ma quête, à ma façon…

— Tu vas… me manquer. J’ai tout vécu avec toi, Aoi, j’ai besoin que tu…

 

) Aoi est au bord de craquer mais elle a un sursaut de volonté – de dureté.

— J’ai eu la chance de trouver en chemin ce que je cherchais. Je cherchais l’amour, Steppe a été un miracle pour ma vie. J’ai accepté de m’engager dans Norska pour lui, vous le savez bien. Il était persuadé qu’au bout, nous trouverions le jardin des Origines, là où il pensait que toutes les plantes de l’univers poussent, que proviennent toutes les graines qui pollinisent l’aval. C’est ce qu’il croyait. Une partie de lui restera là. L’autre…

— L’autre est dans la branche. Son vif circule dedans. Pars et replante-le, fais-le pousser là-bas.

Inquiet, j’interviens :

— Tu penses que tu peux rejoindre Camp Bòban toute seule ? Tu as au moins dix jours de neige et de glace avec des passages très…

— Je pars avec elle, annonça Alme. Et avec Silamphre. Si nous atteignons Camp Bòban assez vite, il a une chance de survivre. Dans Norska, il n’en a aucune et de toute façon, il vous retarderait.

 

π La décision vient de basculer. Silamphre nous regarde tous sur la vire, alignés avec maladresse les uns derrière les autres. Deux cents mètres plus haut, le soleil commence à éclabousser la paroi. Le crivetz demeure faible. Mais il est glacé.

— Je voulais vous dire merci de m’avoir supporté toutes ses années. D’avoir supporté ma musique et mes boos en bois, mes cuillères et mes éoliennes. Celles de Léarch étaient plus solides. Allez au bout les gars, et revenez nous raconter ! Vous avez la trempe pour le faire, avec ou sans Golgoth !

— Merci Silamphre, réplique l’autoursier.

— C’est fou de se quitter ici après trente-cinq ans… Complètement dingue… J’espère que ça vaudra le coup là-haut… que ça vaut de vous perdre ! dit Talweg.

— Fais attention à toi Alme, au coude de Löfn ! répète Oroshi.

— Faites surtout attention à vous ! Je ne serai plus là pour vous soigner ! Je vous ai laissé toutes les réserves d’acide de saule. Si vous avez trop mal à la tête en altitude, redescendez. Évitez l’embolie. Et évitez les gelures surtout ! Et l’hypothermie ! Et buvez toujours beaucoup d’eau.

— On t’aime, maman !

— Moi aussi.

 

) Nous leur laissâmes une corde et assez de nourriture pour dix jours ; ils fixèrent le rappel. Alme d’abord, puis Silamphre : ils disparurent sous la vire, dans le vide, dans un raclement de crampons et de poudreuse chuintante. Il ne restait plus qu’Aoi qui avait ressorti sa branche du sac et l’avait emmitouflée dans son duvet avant de la refourrer dans son sac. Elle tint à embrasser un après l’autre chacun d’entre nous. Lorsqu’elle m’enlaça, elle me glissa : « Occupe-toi d’Oroshi, aimez-vous, fais-lui un bébé » puis elle m’embrassa sur la bouche. À la fin, il ne restait plus que Golgoth, allongé sur son duvet au bout de la vire. Alors elle s’approcha respectueusement, s’agenouilla auprès de lui, lui caressa lentement le visage en lui parlant. Et elle l’embrassa. Golgoth s’ébroua alors, il ouvrit les yeux mi-clos et balbutia « On y est ? On y est ? » « Pas encore, lui répondit Aoi, mais vous vous rapprochez et moi je m’éloigne, je vous quitte. » « Pourquoi ? » eût la présence d’esprit de répondre Golgoth et sa figure montrait le plus sincère désarroi. « J’ai besoin de toi pour les feux et l’eau et les plantes. » « Merci, lui répondit simplement Aoi, merci de m’avoir toujours respectée. » Alors, elle se leva, elle empoigna la corde de rappel et sans regarder vers le bas, elle commença à descendre.

— Soyez forts ! cria-t-elle. Je penserai à vous ! (Elle pleurait, sa voix se cassa dans la paroi.)

— Occupe-toi des chats dans le jardin de Steppe, il y en a trop à mon avis, lança Oroshi.

— Quoi ?

— Trop de chats ! répéta Oroshi et l’on entendit le rire ému d’Aoi.

— Vous, réveillez bien le Goth, il peut toujours servir ! S’il n’avait pas demandé qu’on ne le ramène jamais à Camp Bòban, mort ou vif, on l’aurait pris avec nous ! (C’était la voix de Silamphre.)

— On le mangera s’il veut plus marcher !

— Adieu maman, crièrent Arval et Talweg.

— Adieu, la Lueur ! Adieu grand Tal ! Surveille ton dos !

— Adieu musicien ! jetèrent à Silamphre, presque en même temps, Coriolis et Larco.

— Au revoir Larco, pêcheur en plein ciel ! Veille sur Coriolis ! Au revoir à tous, on se reverra, vous verrez, osa Silamphre. Au revoir !

Et ce furent les derniers mots qu’on entendit d’eux. Mais nous savions tous que ce n’était pas vrai, qu’on ne se reverrait plus, et on pleurait tous comme des gosses et on avait d’un coup froid. Mais froid à mourir.

— Personne n’a de regrets ? Il est encore temps de les rejoindre. (Osa Pietro.)

Tout le monde tourna la tête et je n’entendis que des bruits de mouchoirs et des chuchotements sanglotés.

— Bon, intervint Erg. Il va falloir que quelqu’un se dévoue pour ouvrir la voie. J’ai l’épaule en vrac et le Goth peut à peine se redresser sur un coude. Qui s’y colle ?

— Lui-même ! (répondit Caracole en attrapant les anneaux de corde, les mousquetons et les coinceurs que tendait Erg à la cantonade). Suivez le singe !

 

 

π « Tant que le temps reste au beau, Norska est tout à fait vivable » m’avait dit mon père. « Mais dès que ça se couvre, n’essayez plus d’avancer. Creusez-vous un igloo et attendez que la tempête passe. » Pendant les dix-huit premiers jours, le temps fut avec nous. Arval y vit un augure. Il n’était pas le seul. Notre chance considérable fut d’aborder Norska à la meilleure des périodes : à la fin de l’été. À l’abri en plein midi, il faisait presque chaud. La réverbération du soleil sur la neige avait tanné nos peaux en brun rouge. L’orientation surtout était facilitée : nous disposions de cartes précises. La visibilité au sommet des crêtes et des cols était excellente. Après l’aiguille d’Antón où Golgoth avait chuté, les difficultés techniques cessèrent. Un temps. Nous remontâmes une large vallée que Talweg évalua à deux mille mètres d’altitude. Des troupeaux de yacks et d’ovibos nous offrirent une délicieuse viande fraîche. Nos autours débusquaient des lièvres variables à livrée brune. Les faucons de Darbon se régalaient de marmottes à fourrure rouge qui émergeaient dans les zones déneigées. Ce fut un court moment de bonheur.

Golgoth retrouva vite une grande partie de ses moyens. Il avait parfois des vertiges et il tombait sur les genoux. Mais il se reprenait vite et refusait qu’on le relève. Ses hématomes disparaissaient. Il grimaçait pour lever son piolet gauche, comme Erg d’ailleurs : l’épaule. Néanmoins, aucun des deux n’était doué pour se plaindre.

Que Golgoth ait pu faiblir l’avait rapproché de nous. Sa chute avait comblé cet étroit gouffre de morgue qui nous le rendait trop souvent distant. Non pas qu’il eût, lui, changé. Sur le fond, il se vivait toujours comme invulnérable. Et cette certitude instinctive, après une chute pareille, avait quelque chose de fascinant à observer. Simplement, pendant deux jours, nous l’avions porté, sorti de la paroi et sauvé. Pendant deux jours, il était redevenu un homme, un corps de chair qui marque les plaies. Comme nous. Réduite à quatorze désormais, notre horde s’était resserrée autour de lui. Des tensions perçaient cependant, par la dureté des conditions. Personne ne résistait au froid de la même façon. L’acclimatation à l’altitude creusait des écarts inquiétants dans les pentes raides. En haute montagne, Talweg devenait le plus apte à décider des trajectoires. Golgoth gardait ici sa compulsion aux traces directes là où la topographie impliquait le contraire : savoir contourner. Déléguant sa fonction de traceur, il glissait vers son rôle primitif. Son meilleur rôle : Tracteur. L’intensité de sa foi pour l’Extrême-Amont… Comment la qualifier ? Elle était sidérante. Qui plus que lui pouvait porter à ce point cette conviction que nous irions au bout ? Lorsque nous approchions du sommet d’un col, c’était dans ses yeux comme s’il s’attendait à franchir un portique au fronton duquel aurait été inscrit : « Extrême-Amont – Bienvenue ! » Et cette hargne projective qui ne le lâchait jamais, cette obsession, elle nous irradiait tous. Elle se fortifiait par réverbération. Après une période de doute sévère, je recommençai moi-même à y croire. L’optimiste revenait. Nos cartes indiquaient pourtant une difficulté majeure. Un col à cinq mille sept cents mètres, accessible par une unique rampe à 60° : le couloir de Gardabær. Sur la crête sommitale, le ciel se couvrait rapidement. Nous devinâmes le couloir plus que nous le vîmes : un S verglacé. Encadré d’éperons. Un toboggan vertical de deux mille trois cents mètres à franchir d’une traite. Ou presque. L’engagement serait total. Et nous l’attaquâmes au pire moment : en pleine tempête.

 

) En équilibre sur un clou, Erg fracasse de toute sa force la carapace de glace. La pointe du piolet grince en s’enfonçant d’un centimètre – des battitures giclent de la courte balafre, aussitôt dispersées, d’une salve. Je griffe la marque, crispé sur mes crampons en pur insecte et je prie – je prie pour la première fois de ma vie. Au bout de cinq secondes, la crampe qui me montait au mollet reflue et je parviens à me retourner, dos à la pente, pour essayer de respirer. Derrière moi, dans le couloir à 60°, il n’existe maintenant plus que des buttes de neige, qui bougent, qui remontent inexplicablement vers nous. Plus de hordier nulle part ; de silhouette, aucune. Le crivetz atteint, par pic, la stridence d’une cale métallique sur un miroir – puis la décrue survient, trop brève – et les rafales vibrent alors en cataracte sur la surface de la pente. Un moment plus tard, la mitraille du grésil reprend dans la bosse de mes joues, intense à faire pleurer… un autre moment ma cagoule était déchirée… Avant ou après ?

Pietro émergea le premier du blanc absolu. Il n’avait plus de visage. Puis vint Arval, qui n’était qu’une épeire incisant la glace, avec des yeux d’un jaune fou qui hurlaient, seule couleur, à travers la fente de son casque de bois. Et Caracole ? Derrière eux, des masses croûtées de neige, des mottes d’hommes, aveuglément, se hissaient sur la cuirasse verglacée. Caracole ?

— Caracole est où ?

— Quoi ?

La Horde du Contrevent
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